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LES ÉCHAPPÉES BELLES

 

 

 

 

 

 

ALAMUT

Vladimir Bartol

 

                Voilà longtemps que j’ai lu ce roman traduit du slovène, pour me reposer d’autres lectures plus exigeantes sans trop m’en éloigner cependant, puisque à l’époque je constituais un dossier sur les voyageurs médiévaux. L’histoire, mêlée de légende, du Vieux de la montagne, Senex de monte, Cheikh el Djebel, chef de la secte musulmane chi’ite des ismaéliens basés de 1090 à 1256 dans la forteresse d’Alamut, au nord de Qazvin en Iran, a toujours stimulé l’imagination. On connaît aussi l’origine du mot assassin : buveur de hachisch, assacis, qui désignait ces fanatiques, prétendument drogués, dont la spécialité était l’assassinat politique et la mission la terreur.

                Jehan, sire de Joinville, chroniqueur et biographe de notre roi saint Louis, y fait allusion: « Li Beduyn ne croient point en Mahommet, ainçois croient en la loy Haali, qui fu oncles Mahommet ; et aussi y croient li Vieil de la Montaigne, cil qui nourrissent les Assacis. » Par un astucieux et pervers stratagème, les hommes de main du Vieux, les fedayins, étaient prêts à tout pour occire celui qu’on leur avait désigné comme cible. Ne gagnaient-ils pas, grâce à leur mort héroïque, un droit d’entrée immédiate au paradis dont ils avaient eu un avant-goût à Alamut ?

                Marco Polo consacre à Alaeddin, avant-dernier grand-maître ismaélite, et à ses Sarrazins les chapitres XLI, XLII et XLIII de son Devisement du monde, livre des merveilles. Il y décrit, non sans complaisance, ces « dames et demoiselles bien instruites à faire aux hommes toutes caresses et privautés imaginables ». Ces quelques pages ont à coup sûr fourni à Vladimir Bartol la toile de fond de son roman. On y découvre le chef des fedayins, Seïduna, ancien ami d’Omar Khayyam le poète, changeant pour eux de belles et jeunes esclaves gardées dans des jardins en houris soumises à leurs vigoureux caprices : « Le paradis de chaque homme n’est jamais que le mirage d’un désir particulier », dit-il avec le cynisme désabusé qui le caractérise.

                On comprend que le livre ait été remis en vitrine, depuis que les descendants du Vieux de la montagne et des Assacis ont remis le terrorisme au premier plan de l’actualité. Pensent-ils comme Seïduna, ceux qui tirent les fils de ces événements : « La mystification et la ruse sont de toute façon indispensables à celui qui veut mener les foules vers un but clair à ses yeux mais que celles-ci seront toujours incapables de comprendre » ? Ont-ils foi en ces billevesées qui sentent la charogne, à force de rabattre la transcendance au niveau des jouissances de la conquête ? Les houris à la peau si tendre aiment-elles tant que ça les poils de barbe ?

                Un grain de sable néanmoins se glisse dans le mécanisme bien huilé de Seïduna. Lui qui a songé aux moindres détails de sa technique de conditionnement, il a oublié que le bonheur, le sourire et l’amour, même s’ils sont les rejetons de sentiments naïfs, «assemblage de faux calculs, construits sur des hypothèses erronées », ont des pouvoirs bien supérieurs à la froideur ciselée de sa doctrine. Le martyre est un don de soi au service des autres, jamais un suicide tourné contre eux. On se surprend à attendre d’autres Mongols qui raseront les nouvelles Alamut.

 

 

 

 

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