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LE TRÈS-BAS

Christian Bobin

 

                D’abord, je voulais parler du Huitième Jour de la semaine où Christian Bobin évoque « cet abîme entre un savoir lourd, embaumé dans les livres ou les morales, et l’humeur aérienne de la vie qui va ». Puis j’ai lu le Très-Bas, parfaite illustration de cette humeur aérienne en la trajectoire de François d’Assise, ce « saint-François-d’Assise qu’on dit en somnambule, sans sortir du sommeil de la langue ».

                Tout commence par le chien qui, dans la Bible, suit l’ange et Tobie. Voyez : elle vient de loin, l’histoire de François ! elle a beaucoup marché avant d’arriver jusqu’à nous dans ce petit livre. Beaucoup de phrases y ont la candeur des Fioretti. Davantage encore filent droit jusqu’à l’âme. Christian Bobin a le don des phrases courtes et simples que l’on peut déplier comme un papier de soie tant elles recèlent de profondeurs. On y entend sonner, dans les lointains, la voix de Khalil Gibran ou celles des oiseaux que nourrissait il Poverello d’Assise.

                François mit au rancart avec enthousiasme son passé d’enfant chéri et son avenir de riche marchand d’étoffes : « Comment dire à vos proches : votre amour m’a fait vivre, à présent il me tue. » Plus tard il renoncera aux fruits de ses œuvres, se dépouillera du personnage qu’il est devenu dans les regards qu’il croise. Il se débarrasse enfin de lui-même, il s’abandonne à la seule béatitude, très basse et très haute à la fois, qui se résume à un manque de tout.

                La dernière image clopine sous la forme d’un chien galeux, derrière un ange clochard et une famille de mendiants, « le chien de Tobie et cette joie dans son allure, cette joie insensée » qui m’a fait imaginer la Cananéenne des Évangiles de Marc et de Matthieu, l’étrangère qui obtint, après l’avoir quémandée, la guérison de sa fille : « Seigneur ! les petits chiens sous la table mangent les miettes des enfants ! »

                Bien sûr qu’il touche au mille, Bobin ! Mais à notre époque où l’on réfute toute autorité – même la vraie, celle qui fait grandir, celle qui permet de croître en enfance – fallait-il, après avoir d’un beau souffle poétique indiqué les chemins et les sources d’eau vive, en interdire en quelque sorte l’accès aux plus rebelles, aujourd’hui pauvres parmi les pauvres, par l’expression d’amertumes, même voilées, envers l’institution ecclésiale ? François vivait en un siècle où tout était cathédrale. Christian vit en un siècle où tout est cérébral et vient du ventre, et notre cœur bat sous une épaisse limaille qu’aucun Aimant n’oriente plus. «L’étrange est au fond que la grâce nous atteigne, quand tous nos efforts tendent à nous rendre inaccessibles », peut-on lire dans le Huitième jour de la semaine.

                Nous sommes si pauvres que François aura bien la douceur, de là où il se trouve, de nous laisser entrer dans ces églises délabrées qu’il réparait en sa jeunesse. Sa geste fut prophétique. Sans doute aurais-je beaucoup de choses à partager avec le poète, de ces choses plus fragiles qu’on se dirait rien qu’entre nous, entre frères, dès demain pourquoi pas, ou après-demain, en présence de François, de Benoît et de tant d’autres.

 

 

 

 

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