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L’ÉPERVIER DE MAHEUX

Jean Carrière

 

                Jean Carrière lui-même qualifie son roman de tragédie métaphysique, de livre brutal, noir, mortifère. C'est sans doute pour cela qu'il fascine. Depuis qu'il a été couronné en 1972 par le prix Goncourt, il a été tiré à plus de deux millions d'exemplaires. Il lui a aussi et surtout valu la descente en enfer dont la presse fit un cas d'école et la figure même de la victime du succès, une vertigineuse et interminable dépression dont il ne ressortit qu'au bout de dix ans, avec à l'esprit les aigres blessures du remords.

                Tel un acteur, s'était-il identifié à son personnage : Abel Reilhan ? Avait-il épousé l'histoire dramatique de ce paysan cévenol à la recherche de l'eau pour vivre de sa terre et y survivre ? À quelle source Jean Carrière voulut-il désespérément s'abreuver ? Au-dessus de quelle image se pencha-t-il ? La réalité à laquelle se coltine Abel Reilhan dans les Cévennes hostiles et revêches prend la figure du hérisson : fébrile, toujours en quête d'aliments, elle tient dans sa gueule un paquet de feuilles sèches qui lui servent à bâtir pour l'hiver un abri fragile où le rêve et la mort feront bon ménage ; elle l'emprisonne et le séduit à la fois, et Abel, après l'étreinte, abandonne dans l'orifice festif un tampon de mal-être, comme s'il lui fallait dissuader un autre bel espineux du canton. Elle n'est guère désirable pourtant, la réalité qui l'attend quand il rentre chez lui, « en bas devant la porte, la réalité des lèvres pincées, nez triste, mains crochues, avides de manipuler autre chose que des promesses, et n'ayant que faire d'incertitudes lyriques : la réalité haineuse qui compte et qui spécule, congénitalement frustrée, criblée de convoitises comme une pelote d'épingles, ramenant tout à la propriété immédiate des choses, ladre dans le lit, devant la mort à qui l'on ne prête rien, ou du bout des lèvres, au cabinet, éternelle constipée refusant également de prêter quoi que ce soit au monde dont elle ne puisse par avance escompter un triste profit, perdant tout pour gagner une misère et préférant l'épargne et la sagesse médiocre des bourreaux du portefeuille à la folie qui marche les mains dans les poches vides et qui emporte tout son bagage dans le creux de la tête ».

                Le temps grignote les toits de lauze, il suce les derniers sucs du pays mort, il foudroie les obsessions d'Abel qui lutte seul contre le temps, pendant qu'au-dessus de lui l'épervier trace des cercles d'éternité. Ceux qui voient dans la nature le décor idyllique de leurs passions ou ceux qui n'y reconnaissent que la beauté de la création – haut les cœurs ! – se trompent et s'aveuglent. Abel pressent « que le ciel étoilé, la forêt, si agréable jadis à respirer et à vivre, n'étaient finalement qu'une espèce de mensonge ». Voit-il que la nature, entre les cimes où les champs de blé ondoient et les abîmes où s'enlisent nos pas, voit-il qu'elle connaît les affres de l'enfantement, qu'elle manifeste, révèle les signes de la fin des siècles ? De chute en chute, Abel Reilhan et son auteur apprirent à leurs dépens que la paix profonde ne réside ni dans le succès, ni dans l'insuccès.

 

 

 

 

 

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