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UN CERTAIN GOÛT POUR LA MORT

Phyllis Dorothy James

 

                Un bon polar, si vous voulez… Mais il vaut encore mieux – même si un bon polar se suffit à lui-même et n’a pas besoin pour exister d’un de ces faux titres de noblesse littéraires souvent achetés, au prix des copinages et autres notoriétés médiatiques. Disons plutôt que Un certain goût pour la mort offre plus qu’un bon polar. Il propose une analyse fine des caractères, sans jamais verser dans le psychologisme, et une description fouillée du milieu où se déroule l’enquête, sans succomber aux démons du sociologisme.

                De l’humour caustique – que certains qualifieraient d’anglais – déjà annoncé par le titre, jusqu’à l’expression dans ses dernières lignes de sentiments religieux blessés, le roman nous fait traverser, sans qu’on y prête garde tant l’énigme policière excite page après page nos instincts de limier, des régions de l’âme à la géographie complexe. Les moindres figurants du drame prennent une épaisseur qui apporte aux arrière-plans réalisme et richesse de nuances, et de belles remarques savamment distillées.

                Le personnage fétiche de James, Adam Dalgliesh, de Scotland Yard, n’est pas étranger à cette atmosphère. Il n’a été taillé ni dans le marbre froid de tant de détectives réduits à leur fonction, ni dans la pâte de guimauve de trop d’inspecteurs qui ressemblent davantage à des naufragés dans un tonneau de rhum qu’à des êtres de volonté tenant ferme le gouvernail de leur raison. Dalgliesh est de chair et de sang. Son intelligence, son talent d’enquêteur, il les doit à la rude discipline qu’il s’impose. Sa fine connaissance des hommes, il la doit à son itinéraire personnel dont sa créatrice ne nous suggère que des bribes, avec tact et discrétion. « On ne cesse d’apprendre, répondit Dalgliesh avec douceur. C’est ce qui rend souvent la chose si douloureuse. »

                Tout commence – c’est la loi du genre, que seules les exceptions viennent confirmer – par des cadavres. Cette fois, il s’agit des corps d’un homme politique issu de la haute société et d’un clochard retrouvés ensemble dans la sacristie de l’église Saint-Matthew, à Londres près du Grand Union Canal. Les mondes du pouvoir et du dénuement sont-ils donc moins étanches l’un pour l’autre qu’on ne l’imagine ? « Prisonniers de leurs vies sans espoir, ils se traînent le long des mêmes parcours sans attrait, esclaves de leurs routines et de leurs conventions. »

                L’intérêt second du livre, par-delà l’étiquette de « bon polar » collée à sa tranche, réside dans cette éclairante confrontation entre richesse et pauvreté. « Les déshérités s’accrochent comme des sangsues à leurs victimes. Si vous exaucez leur désir, leur ouvrez votre cœur et votre esprit, les écoutez avec sympathie, leur nombre s’accroît sans cesse. Ils vous vident mentalement et physiquement, et, pour finir, vous n’avez plus rien à leur donner. Si vous les repoussez, ils ne reviennent plus et vous vous méprisez pour votre dureté. » De qui parle-t-on dans ces lignes ? Les vrais pauvres sont-ils ceux qui manquent de tout, ou ceux qui manquent de l’essentiel en croyant ne manquer de rien ?

 

 

 

 

 

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