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VISITE À GODENHOLM

Ernst Jünger

 

                Ernst Jünger fut lui-même surpris de l’intérêt que suscita ce petit livre lors de sa parution à la fin des années soixante, un intérêt tel qu’il fut sans cesse réimprimé et réédité jusqu’à nos jours. Les lecteurs qu’il lui valut ont peu de choses à voir avec ceux de ses récits de guerre – comme Orages d’acier – ou d’Eumeswil – roman de réflexion sur l’exercice du pouvoir et la place des intellectuels dans les événements politiques –, ou des Chasses subtiles, superbes essais sur sa passion d’entomologiste.

                Trois amis, deux hommes et une femme, vont rendre visite à Schwarzenberg, mystérieux personnage dont le sourire, écrit Jünger, a « l’effet d’une théophanie ». Il habite sur la petite île de Godenholm, quelque part dans un fjord scandinave, seul avec son intendante Erdmuthe, Gaspard et Sigrid la fille de ferme. En « ces hautes latitudes, l’étrange était chose courante », et le poisson rare que venait de pêcher Ejnar, l’un des convives, symbolise ces créatures que l’on rencontre lors des « descentes dans les cryptes de l’esprit » et que l’on rapporte parfois à la surface de la conscience. Un entretien avec Schwarzenberg, mi-philosophe, mi-enchanteur, valait à coup sûr une telle plongée dans les profondeurs et suscitait en chacun – chacun selon sa nature et son histoire personnelle – des visions psychotropes dignes d’un hallucinogène au charme puissant.

                « Était-ce la nature propre des genres et des espèces qui se mouvait ici, paradant en mesure avec l'hymne de la vie, qui inondait l'éther ? Était-ce, en eux, le principe indestructible, l'étincelle qui bondissait, à travers la chaîne des générations, du père au fils ? Ici, la chaîne tombait, et les sens pressentaient une splendeur étrangère au temps. On n'eût pu dire si c'étaient des mélodies qui se mouvaient, ou des lumières. » Les trois amis, à la recherche d’un sage, d’un mage qui sût répondre à leurs questions et les fît rompre avec leurs malaises, furent entraînés en eux-mêmes, en un lieu où les forces mythologiques, aveugles et pressantes, se mêlaient à leurs propres expériences, à leur appétit de savoir et à leurs limites infranchissables. Une réalité à l’éclat vif faisait irruption devant leurs yeux. Sous la discrète pression de Schwarzenberg qui « avait, au nombre de ses qualités, l'art de retourner les monnaies courantes des mots », l’éternité crevait la bulle du temps.

                Un autre ouvrage de Jünger : Approches, drogues et ivresse, nous donne peut-être la clef explicative du succès rencontré par Visite à Godenholm. Quelles que soient leurs cultures, les hommes n’ont-ils pas toujours essayé de forcer l’accès aux mondes des esprits et de pénétrer, par science ou par magie, par les rituels et par la pensée, dans le réel tel qu’il serait au-delà des apparences ? Ces voyages peuvent-ils sans condition combler notre faim ? Erdmuthe avait garni le poisson rapporté par Ejnar, pour le cuire, « d'une large frange d'un persil qui défiait l'hiver sous les buissons nains du jardin. Ses ramures d'un vert de mousse enfermaient encore des cristaux de neige. »

 

 

 

 

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