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LES ÉCHAPPÉES BELLES

 

 

 

 

 

 

LES BELLES ENDORMIES

Yasunari Kawabata

 

                L'hôtesse de l'étrange maison où le vieil Eguchi allait passer sa première nuit avait insisté sur le fait qu'elle ne recevait que des « clients de tout repos ». Était-il déjà un vieillard, comme l'ami qui lui avait confié l'adresse et l'avait recommandé ? En 1961, date à laquelle fut publié le roman, il y avait beaucoup moins de centenaires au Japon qu'aujourd'hui. À soixante-sept ans, Eguchi pouvait laisser croire que sa virilité, pareille à ces brins d'herbe roides que flétrissent les premières gelées, s'était éteinte avec l'âge.

                La dernière recommandation de l'hôtesse fut à peine voilée : « Veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais goût ! N'essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort ! Ça ne serait pas convenable ! » En entrant dans la chambre tendue de velours cramoisi, le vieil Eguchi – puisque c'est ainsi que l'appelle Kawabata – découvrit la jeunesse profondément endormie à l'aide d'un narcotique, près de laquelle il allait se coucher. « Le rose du lobe de l'oreille accusait la fraîcheur de la fille au point qu'il en eut le cœur étreint. »

                Eguchi prit l'habitude. Mû d'abord par une simple curiosité, une sensualité qu'il se plaisait à maîtriser, il s'attacha bientôt à ces visites qui, bien que délicieuses, lui remuaient les souvenirs, les regrets et les espérances déçues. Le temps faisait son œuvre et poursuivait sans vergogne son travail de sape, comme ces vagues que le vieil Eguchi entendait rouler, dans la nuit silencieuse, au pied de la maison. « La femme est infinie, pensa-t-il et, se sentant devenir triste, il ouvrit les yeux. »

                Les poupées de chair odorante et chaude, offertes, lisses sous les caresses, frêles et toutes neuves, qui étaient-elles ? Connaîtraient-elles à leur tour les mêmes blessures qu'Eguchi, dans son existence, avait infligées à leurs grandes sœurs ? « Vous m'aimez ? lui avait demandé la femme à l'hôtel. — Mais oui, je vous aime ! avait-il répondu. C'est la question habituelle des femmes ! — Et pourtant, aussi… dit la femme, et elle se tut sans achever sa phrase. — Vous ne demandez pas ce que j'aime en vous ? avait dit le vieillard, ironique. »

                Ces étreintes, pour innocentes qu'elles fussent à première vue, étaient-elles dénuées de conséquences pour les belles endormies ? Ovide, dans son Art d'aimer, disait aux femmes de son époque, pour essayer de mettre leur vertu en berne et d'en soutirer quelques tendresses : « Que perdez-vous en vous donnant ? L'eau que vous prenez pour vous laver. » Menteur, filou ! Celles que tu convoitais perdaient un peu d'essentiel, à chaque coup de boutoir un irremplaçable éclat de leur image sautait et sombrait dans la cuvette des ablutions.

                Même en songe, même en esthète il fallait bien que le vieil Eguchi mordît à la réalité de ces jeunes filles qu'il tenait dans ses bras. Les velours cramoisis servaient de décor aux égoïstes appétits, aux difficiles et somme toute vulgaires digestions des clients. Méfiez-vous de l'eau qui dort, dit le proverbe. De sombres reflets glissent à la surface des eaux dormantes. Quelle que soit la saison, les feuillages qui s'y penchent ont l'allure morne des carcasses.

 

 

 

 

 

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