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DÉMONS ET MERVEILLES

Howard Phillips Lovecraft

 

                Derrière la porte du grenier où ses adeptes l'invoquèrent à maintes reprises au cours de rituels abjects dont le cérémonial remonte à la nuit des temps, il se tenait là, la gueule diaphane encore derrière un rideau de fumée. L'atmosphère s'épaissit soudain, devint presque palpable, gorgée de sa présence oppressante et malsaine. Le corps massif, vautré sur un trône, écailleux et nu, le visage grimaçant peint de couleurs vives disposées en bandes horizontales, il tenait à la fois des démons médiévaux et des divinités irritées des Tibétains. Tandis qu'une esquisse de sourire lui dégageait les crocs, je lançai une fiole d'eau bénite en sa direction.

                Aussitôt, à regret, l'apparition s'estompa. La force irrésistible qui m'avait attiré jusqu'à elle, battant en mes artères comme un cœur frauduleux, perdait en intensité et s'épuisait enfin. Qui était-ce ? Nyarlathotep, « le Chaos rampant, l'Âme des dieux extérieurs, le Prophète de la ruine », cette « indicible horreur » qui hantait les rêves de Lovecraft ? Fait troublant qui étayait cette hypothèse : sur une malle de bois exotique et vermoulu, à l'envers d'antiques toiles d'araignées, je trouvai un exemplaire de Démons et merveilles. Ce roman fantastique est de loin mon préféré, dans l'œuvre inégale de cet étrange écrivain qui partageait avec ses tantes et une horde de chats le parc et la demeure aux volets toujours clos que son grand-père lui avait légués à Providence.

                Howard-Phillips Lovecraft donne ici une clef autobiographique des rêves qu'il transcrivait dans ses nouvelles – des visions hallucinantes où se côtoient l'épouvante et le lyrisme macabre. Les aventures de son double, Randolph Carter, dans un univers qui ne répond plus à nos lois physiques, nous entraînent à la recherche de Kadath, la cité des Grands Anciens, sise à la lisière de l'espace et du temps. Combien de villes féeriques et inquiétantes, combien de paysages aux noms splendides et barbares, combien de créatures hideuses ou sublimes lui faudra-t-il côtoyer avant de découvrir l'objet de sa quête ! Il rappelle les vieillards qui ressassent leurs obsessions lancinantes et leurs souvenirs d'enfance à longueur de journée ; mais lui, qui ne connut pas la vieillesse, ne se contente pas de les évoquer : il les revisite, il les imagine, les colore d'angoisse et les change en mythes.

                Les amateurs de Lovecraft lui rendent la monnaie de sa pièce en inventant des légendes sur son compte, toutes plus folles, plus occultes les unes que les autres. Seraient-ils eux aussi de grands rêveurs, feraient-ils en observant les hommes la même remarque que Randolph Carter qui « s'aperçut que la plupart d'entre eux étaient incapables d'échapper à cette duperie : croire que la vie a un sens étranger à ce qu'ils peuvent rêver en elle » ? Toutefois, s'ils choisissent de s'exiler du réel, mon Dieu ! faites qu'ils restent de simples admirateurs de bizarreries littéraires et ne se métamorphosent pas en pitoyables adorateurs des ténèbres.

 

 

 

 

 

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