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LIAISONS ÉTRANGÈRES

Alison Lurie

 

                Alison Lurie ne ménage guère ses condisciples du milieu intellectuel. Est-ce parce qu'elle enseigna aux États-Unis la littérature et le folklore qu'elle n'est jamais dupe, dans ses romans, de la mythomanie des uns, du manque de maturité des autres, des orgueils tout autant ridicules qu'offensants pour les narines, des phénomènes d'imitations dans les idées et les comportements ? Son regard est acerbe, ironique, et son verbe est drôle et enjoué, pétillant par moments, pour décrire des situations qui plongeraient la plupart d'entre nous dans l'amertume.

                Peut-on être joyeux quand on voit toute cette souffrance ? entendons-nous ici ou là. Mais de quoi le monde a-t-il besoin ? D’un peu de joie. Au lieu de nous révolter, d’aboyer contre le mal et de croire que l’on pourrait le vaincre en supprimant tous les responsables présumés, voyons plutôt comment nous sommes souvent incapables de faire la paix en nous. Comme Alison Lurie, sécrétons un peu de joie là où nous sommes. Sinon que faisons-nous d’autre qu’ajouter notre souffrance à la souffrance du monde ?

                Alison Lurie rend plaisant le déplaisant, elle nous fait renoncer en douceur à ce que nous n'avons pas. Les deux universitaires américains qu'elle fait se croiser à Londres, Virginie Miner surnommée « Vinnie » et Fred Turner, nous donnent ce peu de joie malgré des meurtrissures et des outrances. Elle n'est plus très jeune, elle n'est pas bien belle, elle est seule et célibataire, elle aura une liaison avec un autre compatriote, fruste et envahissant. Lui, Fred, est jeune et beau, il rencontre Rosemary, une actrice en vogue, et il va apprendre « une chose cette année, c'est que tous les êtres humains sont vulnérables, même s'ils semblent forts et indépendants ».

                Ça, elle qui se mésestime le sait déjà : « Vinnie se demande parfois comment une femme peut oser se mettre au lit avec un homme. Retirer tous ses vêtements et s'allonger près d'un individu déshabillé et plus gros que vous, voilà une aventure bien périlleuse. Les chances en votre faveur sont presque aussi réduites qu'à la loterie de l'État de New York. Il risque de vous faire mal, de se moquer de vous, d'effleurer du regard votre corps nu et vieillissant et de s'en détourner en cachant difficilement et avec gêne son dégoût. (…) Aucune femme dotée de toute sa raison n'irait tenter sa chance à ce jeu – sauf qu'au moment où vous décidez de tenter votre chance, vous n'êtes généralement pas dotée de toute votre raison. »

                L'amour ne se construit pas sur le modèle de l'auberge espagnole. Donner, c’est se mettre en état de recevoir. Alors que les appétits creusent les plus profondes distances, toute vie de couple – qui effraie tant Vinnie : « Il faut pour ainsi dire demander la permission de voir ses amis, d'accrocher un tableau au mur ou d'acheter une plante verte » –, toute vie communautaire nous apprend lentement combien nous avons besoin de l’autre.

 

 

 

 

 

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