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LES TORTUES

Loys Masson

 

                Loys Masson était un rebelle, un épris de justice. Sa virulente défense des « mangeurs de misère » lui fit prendre de funestes engagements politiques, nourris de rancœur et d'envie, puis sa soif de justice lui fit reconnaître et assumer la réalité profonde. Il écrit, dans l'Étoile et la clef, cet aveu poignant qui va droit au cœur : « Qu'on me dise ce qu'on voudra : le père a une hypothèque sur l'homme et, si ça m'a fait fauter, ça me sauve aussi. Je me suis révolté. J'ai été ce qu'on appelle un aigri, j'admets. Mais j'ai eu mon pardon. » (Je songe ici à la Femme pauvre de Léon Bloy.) Plus loin, il se dévoile à nous, discret et sublime à la fois : « Mes faiblesses, je te les ai décloses. »

                J'aurais voulu vous offrir un poème de Loys Masson, Poème pour Paula, ou l'Angélus, mais le recueil d'où ils proviennent, Délivrez-nous du mal, est introuvable depuis longtemps et c'eût été à coup sûr la déception pour ceux d'entre vous que sa musique et ses images auraient charmés. Il nous reste quelques romans réédités au compte-gouttes, fleuris de mots exotiques et d'étranges métaphores qui fusent en gerbes chatoyantes, pressants rappels de l'île Maurice dont Loys Masson était natif, mais qu'appesantissent parfois des réflexions doctrinaires.

                L'histoire des Tortues échappe en grande partie à ces lourdeurs. On y voit comment, dans une atmosphère plus proche du rêve que du réel, les hommes embarqués sur la Rose de Mahé vont mourir de la variole. Pourtant, le calme et l'espoir de trouver fortune les confortaient à leur départ des îles Seychelles : « Combien dura ce temps d'oasis ? Combien de jours de sucre et de dattes grasses ? (…) Je ne songeais pas à les compter. Qui l'aurait fait? N'allaient-ils pas se continuer et continuer jusqu'au bonheur ? Derrière nous le vent poussait ferme ; et quand il faiblissait, de temps en temps, la machine ronflait comme une dormeuse de joie. »

                Le navire transporte des tortues géantes aux mouvements lents, pesants, pressées les unes contre les autres dans leur bac. Les cous ridés, les prunelles de vieillard, et les carapaces closes sur un monde ténébreux et froid, leur présence même faisaient d'elles les témoins d'un âge révolu et les juges impassibles des marins souffrants, en proie à la fièvre et à d'horribles pressentiments. Tandis que le navire file droit devant, les souvenirs qui s'accrochaient à son sillage s'effilochent, se changent en écume à la crête des vagues.

                Le carnage qui se produit sur la Rose de Mahé, symbole des soubresauts de notre société elle-même, serait-il la condition nécessaire à l'émergence, ici ou là, d'un regard vif, transparent, qui compenserait et rachèterait tous les yeux que crève le mal ? Sommes-nous les fruits d'une transcendance ? Selon notre réponse, qu'elle soit secrète ou publique, murmurée ou clamée, les conséquences s'enchaîneront, inéluctables, des plus anodines jusqu'aux plus cruciales. Sur le pont du bateau, une voix chevrote : « Mon Dieu, mon Dieu ! et mes vanilliers dont le vert est devenu si fugitif – sur toutes choses cette lente, pâle fumée qui traîne et annonce un trop proche retour… »

 

 

 

 

 

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