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LE REPOS RELIGIEUX

Francesco Pétrarque

 

                Bâtir une œuvre qui cristalliserait les désirs des hommes : ambition du pygmée juché sur de hautes et larges épaules ! J’ai cru entendre, dans les coulisses des siècles, quelque part dans un scriptorium, un moine s’esclaffer au-dessus d’un parchemin. Pétrir la matière de notre vie pour en créer le sens et en extraire l’esprit, n’est-ce pas la plus véridique des œuvres que nous puissions offrir ? En puisant dans des notes de lecture dont les plus anciennes datent de presque trente ans, tel un archéologue qui met au jour strate après strate les fondations d’une pensée mouvante, ou tel un jardinier qui constate que son humus a produit des fruits, je me suis aperçu combien j’étais redevable à ces prochains qui étanchèrent ma soif et combien mon devoir, en retour, était de vous indiquer certains d’entre eux. Il m’a fallu choisir pour ne pas lasser : impossible de payer toutes mes dettes.

                Une nouvelle étape se précise depuis quelques années. Les livres ne suffiraient plus à la décrire, sauf peut-être, en guise d’introduction, ce Repos religieux adressé par Pétrarque «à son frère Gérard, chartreux », et magnifiquement traduit du latin par Christophe Carraud. Quelle sera notre vie ? Quels en seront les fruits de la maturité ? Existence anonyme au sein d’une communauté ; recherche solitaire de la réussite dans le monde des tourmentes ; voie médiane des tièdes ? Pétrarque admirait tant les chartreux de Montrieux qu’il écrivit ce traité après deux brefs séjours parmi eux. Il n’y resta pas, sinon en la personne de son frère à qui il confia son désir : « Repose-toi. Reposez-vous donc, vaquez, pratiquez le loisir, voyez, réjouissez-vous, pleurez pour moi et souvenez-vous de moi. »

                Sa vocation de moine, il la traverse dans un rêve en l’espace d’un livre. Il commente ce verset du psaume 45 : « Vaquez et voyez que je suis Dieu », employant des textes bibliques et patristiques, et citant Sénèque, Platon, Virgile, Cicéron… La réalité revêtira pour lui d’autres couleurs, aura pour lui d’autres reliefs, âpres et somptueux : ses propres couleurs, son propre relief, à l’exacte mesure de ce qu’il était. Il évoque sa lente conversion puis s’en revient au monde où il brille de tous ses ors : « C’est très tard, et âgé déjà, sans personne pour me guider, que j’ai commencé tout d’abord à hésiter, puis à rebrousser chemin prudemment ; mais j’y étais disposé par Celui qui sait faire servir nos maux à sa gloire, et souvent même à notre salut. »

                Si la Vie solitaire fut pour Pétrarque une tentation, il savait que nous ne prenons pas notre repos nous-mêmes, qu’on nous l’accorde en des circonstances que nous ne maîtrisons pas. « Allez, suivez le chemin que vous avez pris, écrit-il aux moines, ne vous retournez pas. » Lui le premier, suivit-il ce conseil, en faisant fructifier ses talents non pas à l’ombre d’une clôture mais dans le plein champ des « commerces terrestres » ?

 

 

 

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