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LES ÉCHAPPÉES BELLES

 

 

 

 

 

 

SOUS DES DEHORS SI CALMES

Jacqueline de Romilly

 

                Rien de l’érudition de Jacqueline de Romilly, rien de sa passion pour la Grèce antique ne filtre dans ce recueil de neuf nouvelles, si ce n’est – détails qui paraîtraient insignifiants chez d’autres auteurs – une allusion à l’histoire tragique des Atrides, l’évocation d’une maison blanche sur une île proche de la côte d’Asie mineure et le rappel de la figure mythologique de la chouette. Or, malgré la distance que dès sa courte préface elle pose entre elle et Anne, son héroïne qu’elle met en scène à différents moments de sa vie en un seul et même lieu : une maison de vacances dans le Lubéron, on sent qu’elle a transposé dans ces pages, quitte à réinventer les situations bien sûr, ses propres observations qui ne trouvaient pas leur place dans ses travaux universitaires.

                Dans le dernier récit : « J’y vois encore », où une vieille dame que sa famille croit aveugle raconte comment elle perçoit les choses non pas séparées les unes des autres, mais en relation les unes avec les autres, on ne peut s’empêcher de songer à la situation de madame de Romilly dont la vue défaillante met en relief la mémoire et la pensée superbes. « Je ne distinguais rien avec netteté ; mais je me sentais intégrée et assimilée, comme si j’avais moi-même fait partie du paysage. Je m’étais perdue dans cette masse vibrante et vivante. » Il me semble que Jean Giono, dans les Terrasses de l’île d’Elbe, nous confie lui aussi comment, son âge l’obligeant à restreindre ses activités, il découvre les trésors, les humbles merveilles d’une vie plus contemplative, tournée vers les petites choses.

                Sous des dehors si calmes pourrait évoquer les lieder Amours et vie d’une femme de Robert Schumann. Pourtant, il n’y est guère question d’amours : la situation d’Anne, femme mariée, nous est donnée comme un fait accompli. Sa vie demeure en grande partie inconnue, ses événements majeurs ne nous parvenant que par écho. Pas d’élans romantiques non plus. Au contraire, un esprit d’observation qui, lorsqu’il s’exerce sur les sentiments, les analyse avec pudeur sans les laisser empiéter sur la raison. Le charme du livre réside dans sa simplicité et sa sensibilité. Il suggère des impressions plus ou moins secrètes, banales sans doute, mais qui expriment ce que la plupart ne savent pas dire et, par conséquent, goûtent avec moins de saveur au quotidien. Jacqueline de Romilly déchire le voile de la banalité et désigne l’envers du décor, avec ses lois qui échappent à notre pouvoir et nous révèlent notre belle fragilité.

                Chère Madame, la mémoire accomplit des miracles. « Un coup de lumière, pour vérifier : l’éclat du trésor caché brille à nouveau et nous rassure. » Si vous avez l’occasion de rencontrer, un de ces jours, votre discrète héroïne, dites-lui qu’elle n’a pas inventé le mot «aïault » et qu’il s’agit bien, sous cette orthographe, d’un des noms du narcisse-des-bois, cousin de la jonquille sauvage. Dites-lui qu’un de vos lecteurs l’a vérifié dans le Livre des plantes médicinales et vénéneuses de France de l’abbé botaniste P. Fournier, édité par Lechevalier en 1947 et 1948, et veuillez partager avec elle, chère Madame, l’expression de mes respectueux hommages.

 

 

 

 

 

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