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LES ÉCHAPPÉES BELLES

 

 

 

 

 

 

RELIQUE VIVANTE,

dans MÉMOIRES D’UN CHASSEUR

Ivan Tourgueniev

 

                Au sortir du wagon, un amputé se hisse sur ses béquilles. La jambe flottante du pantalon, qu'aucune épingle anglaise ne retient pliée comme une enveloppe, s'ouvre et s'écarte jusqu'aux chéloïdes : ne dirait-on pas la gaine d'une marionnette ? J'imagine le marionnettiste, la main tout contre la cicatrice, qui gratterait le pilon fémoral, qui palperait ces gros bourrelets de carne aux plis roses. Nos regards se croisent. Qu'a-t-il pu lire dans mes yeux ? En voudrait-il à toute l'espèce humaine, ou jouit-il du même calme intérieur, de la même innocence, de la même paix profonde que Loukéria ?

                Loukéria, je l'ai rencontrée en relisant les Mémoires d'un chasseur de Tourgueniev. Bien des figures attachantes traversent ces récits : des paysans en proie aux âpretés comme aux joies de la vie, des enfants bergers qui parlent du loup autour d'un feu, des âmes serves et simples mais non point mortes, misérables mais nobles, des âmes enfin qui toutes réunies formeraient une belle part de l'âme russe. Mais Loukéria, la jeune femme grabataire de Relique vivante, demeure ma préférée. Encore en prise avec le temps, c'est elle qui s'approche le mieux de l'éternité.        

                L'amputé a disparu au bout du quai. Je reste seul avec Loukéria. Elle me parle du passé. Sa voix n'est qu'un souffle. Il faut que je me penche au-dessus d'elle. Elle me raconte, « sans se plaindre ni mendier la pitié », la chute qui lui valut six ou sept ans plus tôt son incurable maladie et le retrait, qu'elle excuse volontiers, de celui à qui elle avait été promise en mariage. Elle reste gaie, presque joyeuse malgré le mal qui la pétrifie sur son grabat : tant d'autres dans le monde souffrent davantage qu'elle aurait honte de gémir. Et elle évoque saint Siméon le stylite, perché sur sa colonne. Comme lui, elle a un appétit d'oiseau.

                Puis surtout, elle reçoit des visites. « Une mignonne petite, toute blonde », qui lui apporte des fleurs ; le père Alexis qui lui donne la sainte Communion ; les filles du village et les abeilles bourdonnantes ; un couple d'hirondelles qui fait son nid dans la cour ; un lièvre poursuivi qui prend refuge auprès d'elle ; et compagne « solitude qui ne l'effraie point ». Sans doute vit-elle avec plus d'acuité que ceux qui dévorent l'existence sans la savourer dans ses détails les plus subtils. Sa candeur éveille à la fois la compassion et la vénération.

                « Je me suis habituée à ne point penser », me dit-elle. Des idées lui viennent cependant, et des rêves qui sont des visions célestes. Voyant ce visage « couleur de bronze uniforme », qu'une « légère rougeur » féminine peut encore illuminer malgré la fixité des traits, et « ses sombres paupières, terminées par des cils d'or », à la suite de Tourgueniev je songe aux icônes anciennes qu'anime la lueur des cierges. Est-ce l'ingénuité, l'extrême simplicité d'un cœur que les mots n'ont guère cultivé, ou la sainteté qui lui donne son charme ?

                Je me prends d'amour pour Loukéria, d'un amour qui n'a plus rien de terrestre. Puissent les cloches que les paysans des alentours entendirent sonner le jour de sa mort, bien que l'église la plus proche fût à « plus de cinq verstes et que l'on fût en semaine », nous transporter vers une réelle félicité à laquelle notre esprit, hissé sur les béquilles de la raison critique, ne s'abandonne d'ordinaire qu'après beaucoup de difficultés.

 

 

 

 

 

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